L’approche chronotopique : un outil pour imaginer une ville adaptée aux différentes temporalités.

Le mercredi 13 octobre s’est tenue une conférence « Immobilier et Prospectives » de l’Observatoire de l’Immobilier Durable (OID). Le thème choisi à cette occasion était celui de l’évolution de notre rapport au temps et son impact sur l’immobilier.

Notre temps bouleversé

Laura GEORGELIN, Responsable Programme “Gouvernance & Société” & Relations Membres à l’OID a introduit la conférence en soulignant le fait que notre rapport au temps a énormément changé depuis quelques années. En effet, des évènements tels que la crise sanitaire, l’émergence de nouvelles technologies de communication et la catastrophe climatique, sont tous des phénomènes nouveaux qui bouleversent notre temporalité.

L’utilité du temps perdu

Le grand intervenant de la conférence était le philosophe et écrivain Pierre CASSOU-NOGUES, qui a mis en lumière le concept souvent dénigré de « perte de temps ». Que cela soit à cause de l’éthique capitaliste qui l’associe à improductivité selon Max Weber, ou bien parce ce qu’elle nous met face à la vacuité de nos vies selon Blaise Pascal, nous évitons la perte de temps à tout prix. Si bien que même dans nos sociétés automatisées, où les technologies sont censées nous libérer de tâches routinières, nous ne cessons d’utiliser chaque instant de nos vies pour être productifs.  Le numérique, en ce qu’il rend possible de travailler n’importe où et n’importe quand, accentue encore cette tendance. Plus récemment, l’expérience du confinement a pu, par certains aspects, mettre fin à quelques occupations routinières mais a été vécue comme une « perte de temps imposée ».

Face à ce constat, pouvons-nous accepter cette perte de temps, voire la revendiquer de façon positive ?  Pierre CASSOU-NOGUES en citant l’ouvrage de Michel Tournier « Vendredi ou Les limbes du Pacifique », propose d’associer chaque lieu à des temporalités différentes. Par conséquent, il existe des lieux dédiés aux loisirs et d’autres à la productivité. En effet, certains lieux peuvent nous permettre de perdre notre temps et « l’environnement du bâtiment a un rôle à jouer sur cette possibilité ».  En définitive, certaines architectures et ensembles bâtis sont pensés de façon à inviter l’amusement, le repos et même la procrastination.

Les nouvelles tendances de l’immobilier face aux défis des temporalités :  

La question des impacts des nouveaux rapports temporels sur l’immobilier a été abordée lors de notre Table Ronde. Celle-ci est assez nouvelle pour le secteur, comme l’a souligné Maxime LANQUETUIT, directeur de l’innovation d’ALTAREA. En effet, de par sa conception, l’immobilier, s’intéressait uniquement au long terme car on érige des bâtiments en ayant comme objectif qu’ils perdurent dans le temps. A cause de sa nature immobile, ce secteur s’est toujours vu comme une valeur, à juste titre protectrice et stable à travers le temps.

Cependant, suite aux événements majeurs précédemment cités, l’immobilier a dû se confronter à ses propres préconceptions, sans quoi la survie du secteur aurait été mise en péril. Tout d’abord, car le confinement et la démocratisation du télétravail ont remis en cause l’intérêt même de l’existence de bureaux. Ce dernier aspect, Béatrice GUEGUINIAT, Responsable des projets d’Organisation du Travail et du Futur du Travail de la MAIF l’a amplement abordé à travers leur démarche prospective. En utilisant leur expérience comme exemple, elle a expliqué comment, en mettant en place le télétravail dès 2017, la MAIF a su capitaliser sur les avantages de cette modalité de travail bien avant la pandémie de Covid-19. Le télétravail a effectivement libéré du temps ce qui a permis aux salariés d’établir un meilleur équilibre entre leur temps de travail et leur temps de loisirs.

Le secteur de l’immobilier doit innover pour s’adapter à ces défis, plus  précisément «en termes de modes constructifs avec un toucher de territoire plus contextualisé mobilisant moins de ressources, et avançant progressivement vers une certaine forme de streaming immobilier proposant des espaces plus séduisants consommés de plus en plus à la demande», face au télétravail et la crise environnementale selon Maxime LANQUETUIT.  Or, il est important de tenir compte du fait que certaines contraintes temporelles peuvent limiter le déploiement de projets ambitieux et novateurs. C’est justement ce à quoi Xavier GAUVIN, Responsable Innovation chez Bouygues Construction a été confronté. Il a longuement travaillé sur le projet grenoblois Autonomous Building for Citizens ; une série de logements qui cherche à être autonome en énergie et eau. Tout en décrivant les innovations de ce projet, Xavier GAUVIN a expliqué comment les temps politiques, économiques, réglementaires et le temps de l’appropriation aux nouveaux usages se sont opposés au « temps de l’innovation, qui veut aller très vite ». Il existe donc un décalage entre l’imaginaire des citoyens – qui souhaitent diminuer leur empreinte carbone – et la réalité de la société et du marché.

Cela ne veut pas dire que l’immobilier ne peut rien faire face aux bouleversements que représentent le changement climatique et l’irruption du numérique. D’abord, on peut constater les limites du digital dans le monde du travail. Notamment car il n’est pas possible de se priver totalement de bureaux parce que l’entreprise « est un lieu de socialisation » comme l’a rappelé Béatrice GUEGUINIAT et par conséquent, elle représente une valeur ajoutée. Tout l’enjeu est donc de distinguer les activités dites « télé-fragiles », liées à la création et l’innovation, et celles qui sont télé-robustes, donc plus individualistes, comme les temps de rédaction.

En somme, la leçon principale tirée pour l’immobilier est d’adapter les bâtiments aux nouveaux rythmes de vie et d’éviter à tout prix l’obsolescence d’usage des bâtiments. Dans ce contexte, il est particulièrement intéressant de travailler sur l’intensification des usages des bâtiments. En tenant compte des soirées, des matinées et des weekends, les bureaux sont vides la plupart du temps. Il serait plus pertinent, d’un point de vue écologique et économique, de les rendre utiles tout le temps, et ceci en intégrant l’hybridation des usages pour que les bâtiments puissent accueillir toutes sortes d’activités. L’immobilier doit donc conceptualiser des bâtiments adaptables afin qu’ils soient attractifs et accessibles plusieurs heures de la journée pour différentes activités.

L’approche chronotopique : outil pour imaginer l’immobilier durable

Pour clore cette matinée de réflexion, Alain GUEZ, architecte-urbaniste, professeur à l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Nancy et chercheur au Laboratoire Architecture Anthropologie a partagé ses recherches. Il a introduit l’approche chronotopique comme grille d’analyse, qui intègre les questions des temporalités environnementales, sociales, anthropologiques, dans les problématiques d’espace.  Plusieurs projets et études ont été exposés : sur des bâtiments à usage hybride et extensifs, par exemple ; mais aussi sur les enjeux de cohabitation de différents modes de vie et pratiques temporels. Il a confronté différents modèles territoriaux et économiques dont les impacts environnementaux et en termes de modes de vie sont contrastés. Il a montré des contradictions et des paradoxes temporels entre les acteurs de l’aménagement du territoire et de l’immobilier. Ces pistes sont à étudier pour faciliter une transition de notre modèle qui a montré ses limites et qui n’est pas adapté aux enjeux futurs, notamment environnementaux, mais aussi anthropologiques. Finalement, Alain GUEZ nous a invité à « travailler sur différents horizons et échelles temporels », sur différents régimes temporels (linéaires, circulaires, intégrant l’incertitude) tout en investissant dans la recherche de « dispositifs et d’imaginaires des territoires et de la ville désirables et soutenables ».

Retrouvez le support de la conférence sur Taloen. La conférence sera disponible en replay du jeudi 16 décembre 2021 au mardi 7 janvier 2022. D’autres rediffusions seront programmées ultérieurement.

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