Comment l’architecture peut-elle contribuer à l’apaisement ? Retour sur la conférence Immobilier et Prospectives du 19 mai 2022

Article rédigé par Arnaud Duval

 

A l’heure où les enjeux sanitaires et climatiques incitent les citadins à réfléchir à leur mode de vie, et à leur manière d’habiter la ville, la question de savoir comment l’architecture peut contribuer à l’apaisement se pose. Pour cette nouvelle conférence Immobilier & Prospectives, l’OID et le Plan Bâtiment Durable s’intéressent donc à cette question, et notamment à la façon dont les architectes peuvent jouer un rôle et accroître le bien-être des occupants des bâtiments.

Le « monde d’après » la pandémie interroge en effet notre rapport à la qualité de vie tant dans l’aménagement des lieux de travail que dans la manière d’habiter en milieu dense. A l’heure du télétravail et de la perte possible de lien social, comment donner envie aux salariés de revenir au bureau ? De même, face aux conséquences de plus en plus répétées de la crise climatique, comment réenchanter la ville ?

Animée par Gérard Degli Espoti, membre fondateur et ancien Président de l’OID, cette conférence a donné lieu à une présentation des travaux de Jacques Ferrier, architecte urbaniste fondateur de l’agence Ferrier Marchetti Studio, reconnu pour son concept de « ville sensuelle ». La conférence s’est poursuivie par une table ronde réunissant Valéry Guesné directeur de création du Design Studio de JLL et Tétris France, Ludovic Tallon, Directeur Design & Architecture chez Colliers. Un retour d’expérience de Camille Boespflug, Responsable RSE de Sogeprom a complété cette matinée de réflexion.

 

La ville sur-technicisée, la ville déshumanisée

A la fois victime et bourreau des crises qu’elle engendre, la ville contemporaine, technicisée et dépendante d’infrastructures tentaculaires, est aujourd’hui vouée aux gémonies. Pour Jacques Ferrier, il n’est plus ainsi étonnant qu’on « on se sent[e] davantage habiter une machine, qu’une pièce ou une ville ».

En retour, la ville est invitée à ralentir et à remettre du naturel en son centre, que ce soit dans la végétalisation du bâti ou dans une meilleure intégration des besoins physiologiques fondamentaux. Comme l’observe Jacques Ferrier dans son ouvrage La Ville Machine (2021), il s’agit d’une rupture avec un paradigme historique : dans la pensée occidentale, la ville était conçue pour s’affranchir d’une nature menaçante grâce à un recours toujours plus accru à la technique, laquelle impose à son tour sa cadence aux habitants.

S’il ne s’agit pas de (re)nier les avantages de la technique, il convient pourtant de reconnaître la rançon du confort moderne, à savoir une certaine déshumanisation provoquée par le rythme et le gigantisme des infrastructures, sources de perte de sens pour nombre de citadins. Ce décalage s’illustre d’ailleurs dans la faible résilience des grandes mécaniques contemporaines en période de crise, comme l’a illustré la pandémie de COVID-19 : quelle pertinence pour des tours de bureaux ou un réseau de transports en commun au moment des injonctions à la distanciation sociale ? En définitive, « c’est comme si les infrastructures avaient transformé les hommes de sujets en objets » insiste Jacques Ferrier.

 

Dès lors, comment réinventer la ville et le bâtiment ?

« L’homme a son avenir entre les mains, la solution passe par une prise de conscience et un changement de nos comportements et habitudes » commente Gérard Delgi Despoti. Changer les pratiques passe en particulier par une attention renouvelée au bien-être physiologique et social des utilisateurs sur le plan de l’architecture comme du design intérieur des locaux. Il s’agit de remettre les sens au centre de la démarche constructive, à l’instar de l’approche de la ville sensuelle prônée par Jacques Ferrier. Par exemple, conserver des matériaux biosourcés dans leur version brute offre autant l’occasion de limiter l’impact écologique des ouvrages que de reconnecter les utilisateurs avec leur environnement proche.

Economie esthétique, juste place de la technique et centralité des usagers, tels sont les trois mantras que Jacques Ferrier a cherché à incarner dans les choix constructifs du nouveau siège de la Métropole Rouen Normandie, livré en 2018 et certifié Passivhaus. En extérieur, une double peau en verre dichroïque assure l’isolation et l’autonomie énergétique grâce à plus de 2000 m² de panneaux photovoltaïques. En intérieur, le bâtiment est épuré de tout habillage superflu, les matériaux étant laissés en état brut.

 

Penser les aménagements intérieurs sur la base de l’expérience utilisateur

Sur le plan des aménagements intérieurs, Valéry Guesné souligne que le design d’un lieu doit garder à l’esprit le sens vécu des utilisateurs à la fois en termes d’expérience sensorielle (le ressenti de nos 5 sens, voire plus) et de besoin comblé par les espaces (le sens comme direction à suivre).  Et Valéry Guesné de conclure qu’ « une plus grande diversité posturale et sensorielle des utilisateurs permet d’arriver à un meilleur épanouissement physique, source d’un plus grand épanouissement intellectuel ». Des propos qui font écho à la vision de Ludovic Tallon pour qui le design d’intérieur apaise la ville lorsqu’il « invente l’esprit des lieux ».

L’aménagement intérieur est en effet un levier rendant possible la sérendipité : il s’agit adapter l’ergonomie des formes aux usages et de jouer sur les aménagements afin d’orienter les parcours intérieurs. L’identité d’un lieu émerge alors de l’attention prêtée aux besoins physiologiques des utilisateurs en matière de volume, de luminosité naturelle et de parcours. En rassemblant à la fois l’intuitif, le sensé et le sensible, les lieux deviennent « des espaces de destination plutôt que des lieux de passage » résume Ludovic Tallon.

Partageant son retour d’expérience de l’immeuble « Ampère e+ » comme utilisatrice, Camille Boespflug raconte, non sans humour, être « heureuse de revenir au bureau ». Elle donne notamment pour raisons une architecture à taille humaine de l’immeuble (9 étages) combinée à une végétalisation ambitieuse des abords (parterres) comme des toits (jardins) ou encore des loggias extérieures tout le long de la façade du bâtiment. Sur le plan intérieur, les aménagements allient optimisation de la luminosité naturelle et fonctionnalités avec un souci constant de l’esthétique : fresques peintes dans les halls, matériaux naturels, salles de réunions vitrées en premier jour. Le soin apporté à la santé des utilisateurs est enfin mentionné comme un déterminant majeur, que ce soit par le recours à des produits d’entretien biosourcés, limitant les allergènes, ou par les incitations à des changements de posture pour rompre la sédentarité.

 

Sens du détail et sens des utilisateurs, esthétique et ergonomie des aménagements intérieurs, sobriété constructive : les solutions pour améliorer la qualité de vie existent et sont plébiscitées. Apaiser le bâtiment pour apaiser la ville, cette de conscience semble plus que jamais nécessaire !

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